13/07/2026
📺 C CE SOIR : AFFAIRE BRUEL. L'ÉMOTION ÉTAIT LÀ. LA SCIENCE, NON.
C'est l'une des rares émissions qui donne encore la parole à des chercheurs, des intellectuels, en laissant une véritable place à la controverse. Quand je la regarde, je pars donc avec un a priori favorable. C'est peut-être pour cela que le choc a été plus fort.
Ce soir-là, le sujet était grave et légitime : la parole des victimes de violences sexuelles, la lenteur judiciaire, l'impunité. Personne de sensé ne peut s'opposer à ce combat. Mais au fil de l'émission, j'ai vu se reproduire, en direct et sans le moindre contradicteur, quelque chose que j'observe depuis vingt ans dans tous les médias dès que ce sujet surgit : des témoignages bouleversants remontant à 30 voire 40 ans, une émotion à fleur de peau qui emplit l'écran — et l'absence totale d'un spécialiste de la mémoire, de la cognition, du fonctionnement réel du cerveau humain.
L'émotion, je la comprends. Je la respecte. Je travaille avec elle tous les jours. Mais l'émotion n'est pas une preuve. Et la sincérité n'est pas un diagnostic.
C'est ce que je voudrais expliquer ici — non pas pour défendre qui que ce soit, non pas pour nier la réalité des violences, mais parce qu'après des milliers de séances d'hypnothérapie, je sais ce que la mémoire fait quand on la presse de se souvenir.
🧠 LE PIÈGE DE LA CAUSALITÉ : QUAND LE CERVEAU VEUT UNE EXPLICATION
Notre cerveau déteste le vide et l'incertitude. Il fonctionne selon un mécanisme de causalité permanent : si nous ressentons une souffrance aujourd'hui — anxiété, dépression, mal-être —, notre esprit cherche désespérément une cause unique, logique et narrative dans notre passé pour l'expliquer.
C'est là que le piège se referme. Beaucoup de thérapeutes — qu'ils soient médecins, psychiatres, psychologues ou psychanalystes — plongent à pieds joints dans ce biais cognitif. Persuadés que « tout symptôme cache un secret enfoui », ils partent en quête d'un coupable dans l'histoire du patient.
Ainsi, de nombreuses jeunes femmes que je reçois en consultation pour un vaginisme me racontent que des médecins ou des thérapeutes les ont interrogées sur un possible abus sexuel — au motif implicite que "si la porte s'est refermée, c'est sans doute qu'on a voulu la forcer".
Je leur réponds alors, en prenant un air très sérieux : "Et pour les personnes qui souffrent de bruxisme — mâchoire constamment serrée, dents qui s'usent —, y compris en journée, leur demande-t-on si quelqu'un a essayé de leur arracher leur bifteck ?"
Si une légère inquiétude avait commencé à émerger, elle s'estompe généralement dans un sourire. S'il est des vérités qui blessent et des fictions qui guérissent, il est aussi des fictions qui font plus que blesser : elles meurtrissent.
👑 LE POIDS DESTRUCTEUR DE L'ARGUMENT D'AUTORITÉ
Face à un professionnel qui affiche un diplôme, un titre ou une blouse blanche, le patient est dans une posture de vulnérabilité et de confiance absolue. Il n'y a pas besoin d'être sous hypnose pour fabriquer un faux souvenir.
Si ce praticien commence à poser des questions orientées, insistantes ou suggestives — "Êtes-vous sûr qu'il ne s'est rien passé dans votre enfance ? Réfléchissez bien..." —, le cerveau du patient va vouloir coopérer. Pour donner du sens à sa souffrance et satisfaire l'attente de cet expert qui sait, il va, en toute bonne foi, fabriquer un faux souvenir de toutes pièces.
Les travaux d'Elizabeth Loftus ont formellement mis en évidence ce processus : la mémoire est reconstructive. Elle ne lit pas un fichier figé — elle fait un puzzle avec nos émotions du moment, nos croyances et les suggestions extérieures. Sur des milliers de régressions menées dans ma pratique, je n'ai jamais vu un « souvenir refoulé » resurgir spontanément. La mémoire ne fonctionne tout simplement pas comme un disque dur.
📺 LE RÔLE DES MÉDIAS : L'ÉMOTION-SPECTACLE AU DÉTRIMENT DE LA NUANCE
Ce phénomène est dramatiquement amplifié par les médias. En quête d'audience et de sensationnalisme, ils privilégient la mise en scène de témoins face caméra, sans jamais y apporter la moindre contradiction scientifique. On expose les larmes, la détresse, la sincérité absolue — ce qui crée, chez le téléspectateur, une puissante illusion de vérité. Or, la sincérité n'est pas une preuve historique : on peut être totalement de bonne foi et être pourtant la victime d'un faux souvenir.
Ce soir-là, l'animateur diffuse l'enregistrement d'une audition parlementaire datant du 2 avril 2026. Devant la commission d'enquête, le Dr Gilles Lazimi, médecin généraliste, déclare :
« Je ne vois pas quel intérêt un enfant aurait de mentir, quel intérêt a une victime de mentir. On s'interroge sur la possibilité qu'une victime a de mentir, on ne se pose pas la question de quelle est la possibilité qu'a l'auteur de mentir — et l'auteur, il ment tout le temps. Je ne connais pas de victime qui va dire en cabinet médical quelque chose qu'elle n'a pas vécue. On n'invente pas ces choses-là, on ne peut pas inventer d'avoir été violé. 98 % ne mentent pas. »
Un discours qui repose ainsi sur le seul argument d'un lourd pathos. Face à cela, seule une magistrate intervient pour rappeler sobrement qu'il existe des faux témoignages, notamment dans les contextes de divorces conflictuels. Elle sera la seule voix discordante de la soirée.
Le silence de la psychiatrie et la thèse de la "dissociation"
Pourtant, sur le plateau de "C ce soir", une autre invitée aurait pu, ou aurait dû, apporter un éclairage scientifique nuancé : la Pre Coraline Hingray, professeure en psychiatrie et chercheuse clinicienne au CHU de Nancy. Cette spécialiste reconnue mène un combat admirable à la « Maison de la Résilience » pour soigner les victimes de traumatismes sévères. Elle défend avec ferveur le concept de dissociation péritraumatique : ce mécanisme de survie extraordinaire qui permet à une victime, au moment de l'agression, de se détacher de son corps et de ses émotions pour supporter l'insupportable. Selon sa thèse, cette dissociation peut mener à une amnésie traumatique, voire à des scissions de la personnalité (le Trouble Dissociatif de l'Identité ou TDI) où différentes « parties de soi » grandissent séparément pour protéger l'individu.
Mais ce soir-là, cette grille de lecture clinique n'est pas venue tempérer ou interroger le discours de bon sens — mais scientifiquement intenable — du médecin généraliste. Au contraire, dans l'arène médiatique, la thèse de la dissociation, pourtant hautement controversée au sein de la communauté neuroscientifique lorsqu'elle est poussée jusqu'à la « mémoire retrouvée », est brandie comme un argument d'autorité absolu. Elle devient l'outil parfait pour justifier qu'une absence de souvenir pendant quarante ans valide l'existence du crime. Le plateau de télévision se prive ainsi du débat nécessaire : comment distinguer la dissociation traumatique réelle de la malléabilité et de la reconstruction d'un souvenir induit ?
Sans demander au Dr Lazimi de se plonger dans les neurosciences, on pourrait simplement lui suggérer de (re)voir Les Risques du métier (1967), où Jacques Brel incarne un instituteur accusé d'abus par ses élèves. À la fin, l'une des enfants avoue son mensonge, né de la peur d'être grondée par son père après avoir déchiré ses vêtements. Une autre confie candidement : « Moi, il ne m'arrivait jamais rien. » Ce que le cinéma avait compris dès 1967, une commission parlementaire de 2026 semble l'avoir oublié.
DE LA MISE EN SCENE AU GROTESQUE
Pour mesurer la dérive de cette logique médiatique, prenons un autre exemple. Sans vouloir défendre ou accabler quiconque, on imagine mal une charge accablante dans le récit suivant : il y a quinze ans, lors d'un déplacement professionnel, un certain Maurice Benguigui aurait dit à une collègue : « Toi et moi dans dix ans, cinq enfants — tu vois le tableau ? »
Certes, elle aurait pu raconter le lendemain à une amie : « Tu sais ce que m'a encore dit ce gros lourdaud de Maurice… » Mais imaginerait-on une telle anecdote passer à l'antenne ? Sans recul, sans contradicteur, élevée au rang de pièce à conviction criminelle ?
C'est pourtant exactement ce qui est arrivé. Sauf que le « gros lourdaud » en question s'appelle en réalité Patrick Bruel. Et là, l'anecdote change de statut : elle passe à l'antenne, sans rire.
Hormis cet exemple journalistique que je juge grotesque, je n’ai aucune légitimité à me prononcer sur la sincérité de toutes ces femmes qui portent plainte contre Patrick Bruel, ni sur la réalité objective des faits relatés. Mon questionnement porte avant tout sur cet acharnement médiatique. Il convient de nuancer ces récits en rappelant le fonctionnement complexe de notre mémoire : l'effet du temps écoulé, les divergences d’interprétation de comportements relus aujourd’hui à l'aune d'une époque sociologiquement différente, et ce phénomène de reconstruction collective inconsciente, largement alimenté par le miroir déformant des médias.
💥 UN FAUX SOUVENIR, MAIS UNE VRAIE SOUFFRANCE
C'est ici que se situe le drame humain. Même si l'événement suggéré n'a jamais eu lieu, le cerveau, lui, ne fait pas la différence une fois le souvenir implanté. Ces personnes vont réellement et profondément souffrir de ce faux souvenir.
L'anxiété, la détresse, la colère et le sentiment de trahison qu'elles ressentent sont totalement authentiques. Le traumatisme devient réel dans leur présent, alors qu'il est fondé sur une fiction construite en cabinet et légitimée par les écrans.
🛑 LE PIÈGE DU DÉBAT IDÉOLOGIQUE : LE PROCÈS EN ANTI-FÉMINISME
Aborder ce sujet de manière scientifique est devenu un exercice périlleux. Dès que l'on explique la fragilité et la malléabilité de la mémoire, on se retrouve taxé d'anti-féminisme. Le raccourci est aussi rapide que biaisé : expliquer le fonctionnement du cerveau est interprété comme une volonté de discréditer la parole des femmes ou de protéger les agresseurs.
Ce procès d'intention paralyse le débat. Il confond une position politique et morale — soutenir les victimes de violences, un combat évidemment nécessaire — avec une réalité neurobiologique objective : notre mémoire n'est pas fiable à 100 %.
🛡️ DÉFENDRE LA SCIENCE, C'EST PROTÉGER LES PATIENTS
C'est précisément parce que les violences et la souffrance psychologique sont des sujets graves que nous devons exiger une rigueur scientifique absolue.
Les dérives de la « mémoire retrouvée » — induites par des thérapies suggestives et une complaisance médiatique — peuvent faire de réelles victimes : des personnes fragiles à qui l'on implante des traumatismes fictifs, des familles injustement brisées, des vies détruites. Je pense notamment à cet homme d'une cinquantaine d'années que je reçois actuellement. Sa fille a rompu tout lien avec lui, persuadée qu'il aurait commis, entre ses six et onze ans, des actes dont il affirme ne rien comprendre. Avant lui, j'avais accompagné un homme de quatre-vingt-quatre ans confronté à une situation comparable : sa fille de quarante ans refusait tout contact avec lui et lui interdisait de voir ses petits-enfants. Dans les deux cas, les filles étaient en profonde souffrance et engagées dans un suivi psychothérapeutique. Je ne prétends évidemment pas connaître la réalité historique de ces situations. En revanche, je constate les ravages que peuvent produire certaines certitudes lorsqu'elles s'installent sans avoir été soumises à un véritable examen critique.
Défendre le fonctionnement réel de notre mémoire, ce n'est pas être anti-féministe. Ce n'est pas discréditer la parole des victimes. C'est tout le contraire : c'est protéger les patients contre le charlatanisme et les manipulations de l'esprit, d'où qu'elles viennent.
🔗 Pour aller plus loin sur les mécanismes de cette détresse et comprendre comment le cerveau s'auto-piège, je vous invite à lire mon article complet sur https://orgadia.com/memoire
🔬 Et vous — pensiez-vous que votre mémoire était une réécriture constante ou un enregistrement fidèle ? Discutons-en en commentaires
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