17/02/2026
« 𝐐 𝐔 𝐄 𝐋 𝐀 𝐇 𝐎 𝐍 𝐓 𝐄 𝐂 𝐇 𝐀 𝐍 𝐆 𝐄 𝐃 𝐄 𝐂 𝐀 𝐌 𝐏 »
𝐅𝐚𝐮𝐭-𝐢𝐥 𝐞𝐧𝐜𝐨𝐫𝐞 𝐚𝐮𝐣𝐨𝐮𝐫𝐝’𝐡𝐮𝐢 𝐩𝐚𝐫𝐥𝐞𝐫 𝐝𝐞 𝐡𝐨𝐧𝐭𝐞 ?
𝐑𝐞́𝐟𝐥𝐞𝐱𝐢𝐨𝐧 𝐚𝐮𝐭𝐨𝐮𝐫 𝐝’𝐮𝐧𝐞 𝐟𝐨𝐫𝐦𝐮𝐥𝐞 𝐡𝐢𝐬𝐭𝐨𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞
La réflexion qui suit ne porte pas sur la légitimité de la lutte contre les violences faites aux femmes — elle est acquise — mais sur le vocabulaire moral que nous mobilisons aujourd’hui pour la penser. La formule « que la honte change de camp », associée à Gisèle Halimi, fut un slogan puissant dans un contexte historique précis. Mais dans le paysage symbolique contemporain, son usage peut susciter un trouble conceptuel : elle semble prolonger le registre de la honte là où certains préféreraient désormais parler de responsabilité et de justice.
𝐔𝐧 𝐬𝐥𝐨𝐠𝐚𝐧 𝐝𝐞 𝐫𝐮𝐩𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞𝐬 𝐚𝐧𝐧𝐞́𝐞𝐬 𝟏𝟗𝟕𝟎
À la fin des années 1970, la société française demeure profondément marquée par des représentations où la parole des femmes est suspectée et où le viol est encore minimisé. La honte retombe fréquemment sur la victime : on interroge son comportement, sa tenue, son attitude, son passé.
Dans ce contexte, la formule de Halimi constitue un geste de rupture. Elle ne vise pas à créer une symétrie psychologique entre victimes et agresseurs. Elle opère un déplacement du stigmate social. Ce ne sont plus les femmes qui doivent porter la charge morale implicite, mais les auteurs des violences.
La phrase agit comme un renversement symbolique. Elle est politique avant d’être psychologique.
𝐔𝐧𝐞 𝐫𝐞𝐩𝐫𝐢𝐬𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞𝐦𝐩𝐨𝐫𝐚𝐢𝐧𝐞 : 𝐆𝐢𝐬𝐞̀𝐥𝐞 𝐏𝐞𝐥𝐢𝐜𝐨𝐭
Cette formule a récemment été reprise publiquement par Gisèle Pelicot, en référence explicite à Gisèle Halimi. Dans le cadre du procès lié aux viols subis sous soumission chimique, son attitude a été marquée par un courage remarquable et une dignité qui ont profondément touché l’opinion publique.
En demandant que les audiences soient publiques, elle a contribué à faire émerger une prise de conscience collective sur les violences commises sous sédation et sur la réalité de la soumission chimique. Son combat dépasse son histoire personnelle : il participe d’une reconnaissance plus large des mécanismes d’emprise et des violences invisibilisées.
Rappeler que la formule appartient historiquement à Halimi n’enlève rien à la force de son appropriation par Gisèle Pelicot. Au contraire, cela inscrit son geste dans une continuité symbolique et militante.
𝐃𝐞𝐮𝐱 𝐫𝐞𝐠𝐢𝐬𝐭𝐫𝐞𝐬 𝐝𝐢𝐬𝐭𝐢𝐧𝐜𝐭𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐡𝐨𝐧𝐭𝐞
L’analyse contemporaine invite toutefois à distinguer deux réalités très différentes :
La honte intime et traumatique, vécue par les victimes, est une expérience psychique profonde. Elle touche à l’intégrité du sujet, au sentiment d’effraction, à l’atteinte à l’identité. Elle appartient au registre clinique et subjectif.
La honte sociale et publique, infligée aux auteurs par leur exposition, relève d’un mécanisme collectif de régulation morale. Elle vise la désignation et la responsabilité.
Même si le mot est identique, ces deux formes de honte ne sont ni équivalentes ni symétriques. La honte traumatique n’est pas l’inverse exact d’une honte publique.
𝐔𝐧 𝐜𝐡𝐚𝐧𝐠𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞𝐱𝐭𝐞
Depuis les années 1970, le paysage symbolique a profondément évolué. La honte des victimes est désormais publiquement reconnue comme injuste. Les mécanismes psychiques de cette honte sont analysés, déconstruits, nommés. Le discours dominant affirme explicitement que la victime n’a pas à avoir honte.
Dès lors, la formule peut produire une ambiguïté nouvelle. Elle semble maintenir la honte comme opérateur moral central. Or si la réparation de la honte intime passe par la reconnaissance, la mise en mots, la justice et la restauration du sujet, elle ne passe pas nécessairement par la production d’une honte en retour.
𝐃𝐞 𝐥𝐚 𝐡𝐨𝐧𝐭𝐞 𝐚̀ 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐨𝐧𝐬𝐚𝐛𝐢𝐥𝐢𝐭𝐞́
La question devient alors éthique et symbolique :
la justice doit-elle s’exprimer en termes de honte, ou en termes de responsabilité ?
La honte est un affect. La responsabilité est une catégorie juridique et morale. L’une touche à l’identité, l’autre à l’acte. L’une expose, l’autre oblige à répondre.
La formule de Halimi appartenait à une stratégie de combat dans une société où le stigmate pesait du mauvais côté. Hors de ce contexte, elle change de résonance. Elle peut continuer à mobiliser, mais elle peut aussi brouiller la distinction entre expérience psychique et régulation sociale.
Penser aujourd’hui la lutte contre les violences ne consiste peut-être plus à déplacer la honte, mais à la dissoudre — pour les victimes — et à substituer à son registre celui de la responsabilité, du droit et de la réparation.