02/02/2026
Et oui on aime les «jolies plaies »
« Elle est jolie, votre plaie »
Pour nous, infirmiers, une plaie, même moche, même impressionnante, est toujours jolie quand il n’y a pas de problème.
Pas d’odeur suspecte.
Pas de fièvre.
Pas de nécrose.
Pour le patient et la famille, en revanche…
c’est souvent la fin du monde.
Je découvre la plaie.
Silence.
Le patient me regarde.
Je le regarde.
La plaie est là.
La famille aussi.
Il y a toujours au moins une personne debout derrière moi.
Une qui regarde trop.
Une qui ne regarde surtout pas.
Je prends ma voix calme.
Trop calme.
— « Bon… alors… elle est jolie votre plaie. »
Le patient fronce les sourcils.
— « Jolie… comment ça, jolie ? »
Derrière, la famille réagit en différé.
La fille détourne la tête.
— « Oh non… je peux pas regarder ça… »
La conjointe se rapproche.
— « C’est normal que ça soit aussi rouge ? »
Le beau-frère pâlit.
Il s’assoit.
Prudent.
— « Jolie dans le sens… infirmier. »
Le patient soupire.
— « Parce que là, moi, je trouve surtout qu’elle fait mal. »
— « Oui. Elle peut faire mal et être jolie. »
Je regarde la plaie.
Eux regardent mon visage.
— « Jolie, ça veut dire que je ne vois pas de signe d’infection. Pas d’odeur. Pas de chaleur inquiétante. Pas de complication. »
La plaie est rouge, brillante, pas d'écoulement.
Elle brûle.
Elle palpite.
La famille, elle, oscille.
Il y a ceux qui :
détournent le regard,
ferment les yeux,
respirent par la bouche.
Et ceux qui deviennent experts.
— « Vous êtes sûr qu’il faudrait pas mettre de la bétadine tous les jours ? »
— « Moi, j’ai vu sur internet qu’il fallait laisser à l’air. »
— « La voisine, elle mettait du miel. »
— « Et l’argile verte, vous en pensez quoi ? »
Je souris intérieurement.
Voilà, on y est.
— « Alors… non. On va suivre le protocole. »
Je reviens au patient.
— « Regardez… les bords sont propres. La couleur est normale. Ça suinte un peu, mais c’est logique à ce stade. »
— « Pourtant, ça coule… »
— « Oui. Une plaie qui coule n’est pas forcément une plaie qui va mal. Une plaie qui sent mauvais, qui chauffe, qui gonfle… là, je m’inquiète. »
La fille, livide :
— « Parce que moi, ça me donne envie de tomber dans les pommes… »
— « Vous n’êtes pas obligée de regarder. »
Elle regarde quand même.
Je lâche la phrase classique.
Celle qui fait toujours débat.
— « Franchement… j’en ai vu des pires. »
— « Ah bon ? »
(patient + famille en chœur)
— « Oh oui. Celle-là… elle pique, mais elle ne mord pas. »
Je nettoie.
🔥🔥🔥
— « AAAAAH ! »
La famille sursaute.
— « MAIS C’EST NORMAL ÇA ?! »
— « Il a jamais crié comme ça ! »
— « Vous êtes sûr que vous n’allez pas trop fort ? »
Je continue, posé.
— « Oui. Une plaie qui ne réagit pas, c’est plus inquiétant qu’une plaie qui réagit. »
Le patient serre le drap.
La famille serre les dents.
— « Donc… quand vous dites jolie… »
— « Ça veut dire que je sais où je vais. »
Pause.
— « Et que pour l’instant, il n’y a rien qui me fait peur. »
Je termine le pansement.
Le calme revient doucement.
— « Voilà. C’est fini. »
Le patient souffle.
La famille aussi.
— « Donc… même si elle est moche… »
— « Pour vous, elle est moche. Pour moi, elle est normale. Et une plaie normale, c’est une bonne nouvelle. »
Je range mon sac.
La plaie est toujours douloureuse.
Toujours impressionnante.
Mais le patient est rassuré.
Et la famille aussi.
Même ceux qui ont failli tomber dans les pommes.
Même ceux qui avaient un protocole maison prêt à dégainer.
Parce qu’au domicile, on l’apprend vite :
👉 Quand un infirmier dit qu’une plaie est jolie,
il ne parle pas d’esthétique.
Il parle d’absence de danger.
Et parfois,
entre la peur du patient
et l’angoisse de la famille,
ce mot-là…
fait toute la différence