10/17/2026
« LÀ OÙ LE PÉCHÉ S’EST MULTIPLIÉ, LA GRÂCE A SURABONDÉ. »
Romains 5,20
Il y a des passages de la Bible que l’on connaît depuis longtemps et que l’on finit presque par ne plus entendre. Et puis, un jour, un mot accroche.
Dans cette phrase de saint Paul, pour moi, c’est celui-là : surabondé.
Paul aurait pu écrire que lorsque le péché s’est multiplié, Dieu a continué à pardonner. Ce serait déjà beaucoup. Mais ce n’est pas ce qu’il écrit. Il dit que la grâce a surabondé. Il y a dans ce mot quelque chose de démesuré, qui dépasse complètement notre manière habituelle de compter.
Et c’est peut-être là que se trouve une difficulté très profonde de notre relation avec Dieu : nous essayons de comprendre son amour à partir du nôtre.
Nous connaissons des amours immenses. Celui que l’on porte à son enfant, à ses parents, à celui ou celle avec qui l’on partage sa vie, à un ami. Nous savons ce que signifie pardonner à quelqu’un que nous aimons. Mais même dans nos plus belles relations, nous restons des êtres humains. Nous pouvons être blessés, déçus, épuisés. Il arrive qu’une confiance soit tellement abîmée que nous ne sachions plus comment la reconstruire. Il arrive aussi que nous pardonnions tout en gardant la mémoire de ce qui s’est passé.
Alors forcément, lorsque nous essayons d’imaginer l’amour de Dieu, nous partons de là. Nous l’imaginons plus patient que nous, plus miséricordieux, infiniment meilleur sans doute, mais nous continuons malgré tout à lui prêter quelque chose de notre fonctionnement.
Et c’est ainsi qu’après certaines fautes revient une question que beaucoup connaissent : jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand Dieu va-t-il me pardonner la même chose ? Combien de fois puis-je revenir avec cette faiblesse dont je Lui ai déjà parlé ? Que reste-t-il de toutes les résolutions prises et abandonnées ? Et que faire de certaines pages de notre histoire dont nous avons parfois honte des années plus t**d ?
Nous savons répondre avec le catéchisme. Dieu pardonne. Mais entre savoir que Dieu pardonne et accepter vraiment d’être aimé par Lui, il peut y avoir une distance immense.
C’est pour cela que la phrase de Paul me bouleverse.
Elle dit quelque chose de Dieu que nous n’aurions probablement jamais osé inventer nous-mêmes. Là où l’homme ajoute du péché, Dieu ne retire pas de la grâce. Là où nous aurions spontanément imaginé une limite, Paul parle au contraire d’une grâce qui déborde.
Cela ne rend évidemment pas le péché anodin. Quelques lignes plus loin, Paul prend soin de le préciser lui-même. Le mal reste le mal. Il peut détruire une relation, blesser quelqu’un durablement, nous éloigner de Dieu et parfois laisser des conséquences que le pardon n’efface pas. La miséricorde chrétienne n’a jamais consisté à prétendre que rien n’était grave.
Mais elle affirme que rien de tout cela n’est plus grand que Dieu.
Et lorsqu’on cherche à comprendre jusqu’où cette affirmation peut aller, il faut probablement regarder la Croix.
Il est difficile d’imaginer un rejet plus complet. Le Christ est abandonné, humilié, torturé et finalement mis à mort. Et au milieu de cela, l’Évangile nous donne cette parole : « Père, pardonne-leur. »
Je crois que nous mesurons mal ce qu’elle signifie.
Nous aurions probablement compris que Jésus pardonne après le repentir de ses bourreaux. Or il demande le pardon alors qu’ils sont encore en train de faire ce qu’ils font.
C’est là que notre manière de mesurer l’amour commence à ne plus fonctionner.
Et peut-être faut-il accepter qu’elle ne fonctionne pas.
Nous ne savons tout simplement pas aimer comme Dieu aime.
Même l’amour humain le plus extraordinaire que nous ayons connu ne peut nous en donner qu’un aperçu. Lorsque nous disons « Dieu m’aime », nous employons deux petits mots dont nous ne soupçonnons probablement pas toute la portée.
Cela me fait penser au fils prodigue. Il revient chez son père après avoir gaspillé ce qu’il avait reçu. Pendant le chemin du retour, il prépare très raisonnablement ce qu’il va dire. Il reconnaîtra sa faute et demandera à ne plus être traité comme un fils. Il se contentera d’être un ouvrier.
Tout cela est logique.
Sauf que son père l’aperçoit de loin, court vers lui et le prend dans ses bras.
Le fils avait prévu ce qu’il méritait. Le père avait simplement attendu son retour.
Je me demande parfois si nous ne faisons pas exactement la même chose avec Dieu. Nous revenons vers Lui en ayant déjà décidé de la manière dont Il devrait nous recevoir. Nous nous jugeons, nous établissons nous-mêmes la distance qui devrait désormais exister entre Lui et nous, et il nous arrive même de continuer à nous punir intérieurement pour quelque chose dont nous avons pourtant demandé pardon depuis longtemps.
Comme si nous étions prêts à croire à la miséricorde de Dieu, mais jusqu’à un certain point seulement.
Or Paul vient précisément déplacer ce point.
« Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé. »
Cette phrase ne m’autorise pas à prendre le péché à la légère. Elle m’interdit en revanche de penser que mon péché pourrait avoir le dernier mot sur ce que Dieu peut encore faire de moi.
Et cela change beaucoup de choses.
Cela change la manière de revenir vers Lui après être tombé. Cela change le regard que l’on porte sur certaines périodes de sa propre vie. Cela devrait aussi changer notre regard sur ceux que nous avons parfois définitivement enfermés dans ce qu’ils ont fait.
Surtout, cela oblige à envisager quelque chose que nous avons peut-être encore plus de mal à accepter que notre péché lui-même :
être aimé par Dieu dépasse ce que nous sommes capables d’imaginer.
Nous passerons probablement notre vie à essayer de comprendre cet amour avec des catégories trop petites pour lui.
Alors, lorsque nous pensons être arrivés au bout de la patience de Dieu, lorsque nous revenons pour la énième fois avec les mêmes pauvres mots, ou lorsque notre passé nous souffle que certaines choses ne peuvent plus être réparées, il reste cette phrase de Paul.
Je ne sais pas s’il existe beaucoup de paroles qui disent aussi clairement ce qu’est l’espérance chrétienne.
Là où nous pensions avoir atteint la limite, Dieu n’était pas arrivé au bout de son amour.
La grâce avait encore de quoi déborder.
Amen 🙏🏻 !
— Geoffrey Wion-Florens, auteur
Ce que dit le désert ✨