02/03/2025
L’économie sociale et solidaire au Maroc après l’annonce par les Nations Unies de l’année 2025 comme Année internationale des coopératives, officialisée par la résolution A/RES/78/175 adoptée en novembre 2023: Cadre juridique, objectifs , finalités, perspectives et défis.
L’économie sociale et solidaire (ESS) a suscité un intérêt croissant à l’échelle mondiale, notamment après la crise économique de 2008, qui a accentué la pauvreté et aggravé les problèmes socio-économiques, tout en favorisant l’expansion du secteur informel. Face à la nécessité d’assurer l’équité et la justice sociale, tout en conciliant la dynamique économique et les principes humanitaires du développement, l’ESS s’est imposée comme un troisième pilier aux côtés du secteur public et du secteur privé, contribuant à un modèle économique plus équilibré et inclusif.
Grâce à son rôle clé dans la création d’emplois, la promotion du développement économique, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, ainsi que la répartition équitable des richesses, il est essentiel d’examiner ce secteur en abordant : sa définition (I), son cadre juridique et institutionnel (II), les acteurs qui y interviennent (III), ses objectifs et finalités (IV), ainsi que les défis auxquels il est confronté (V).
I. Définition de l’économie sociale et solidaire:
Les définitions de l’ESS varient selon les approches et les spécialistes, mais elles convergent autour d’un même principe : l’ESS regroupe des activités économiques et sociales qui reposent sur la coopération, la solidarité, la mutualisation des ressources, l’éducation, l’insertion sociale et la production de biens et services à forte valeur humaine et sociétale.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) du Maroc définit l’ESS comme un ensemble d’activités économiques et sociales organisées sous forme de structures formelles ou de regroupements de personnes physiques ou morales, ayant pour but l’intérêt collectif et sociétal. Ces activités sont indépendantes, gérées de manière démocratique et participative, et ouvertes à une adhésion libre.
L’ESS englobe toutes les institutions qui poursuivent des objectifs sociaux avant tout, en proposant des modèles durables et inclusifs, contribuant au développement durable et à la lutte contre le secteur informel.
II. Cadre juridique et institutionnel de l’ESS au Maroc:
Le cadre juridique de l’ESS au Maroc repose sur plusieurs référentiels et textes législatifs, bien qu’il ne bénéficie pas encore d’une loi-cadre spécifique, contrairement à d’autres pays comme la France, l’Espagne, la Tunisie ou le Québec.
L’ESS a été renforcée par les orientations royales, notamment dans le discours du Trône du 30 juillet 2000, où le roi Mohammed VI affirmait : « Il ne peut y avoir de développement social sans développement économique. Si nous adoptons une économie de marché, cela ne signifie pas l’instauration d’une société de marché, mais bien une économie sociale où efficacité économique et solidarité sociale vont de pair. ».
Cette vision s’est traduite par le lancement de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) en 2004, suivie de plusieurs stratégies sectorielles, notamment le Plan Maroc Vert en 2008, qui vise l’intégration de l’ESS dans le secteur agricole.
Toutefois, le projet de loi-cadre sur l’ESS, proposé en 2016, est toujours en attente d’adoption, laissant place à un cadre juridique dispersé, qui repose sur plusieurs textes législatifs :
• La Constitution de 2011 (article 35), qui garantit la liberté d’entreprendre tout en encourageant les initiatives solidaires.
• La loi 12-112 (2014) sur les coopératives, qui définit leur statut et mode de fonctionnement.
• Le Dahir du 23 avril 1975 sur l’Office du Développement de la Coopération (ODCO).
• Le Dahir du 12 novembre 1969 sur les mutuelles.
• D’autres lois relatives au commerce équitable et aux entreprises sociales.
Le cadre juridique actuel présente plusieurs lacunes :
• Un manque de clarté et des contradictions entre les lois, certaines mentionnant l’ESS sans définir clairement l’interaction entre économie sociale et économie solidaire.
• Un accès limité aux marchés publics, les structures de l’ESS n’ayant pas encore un cadre réglementaire qui leur permette de bénéficier des marchés publics sur un pied d’égalité avec les entreprises privées.
• Des procédures administratives lourdes, notamment pour la création de coopératives ou l’obtention du statut d’utilité publique.
• Des difficultés d’accès au financement, freinant le développement du secteur.
III. Les acteurs de l’économie sociale et solidaire:
Les acteurs de l’ESS se divisent en deux catégories principales :
1. Les institutions de suivi et d’accompagnement :
• L’Office du Développement de la Coopération (ODCO) : met en œuvre la politique gouvernementale en matière de coopératives.
• L’Agence de Développement Social (ADS) : lutte contre la pauvreté et favorise le développement social.
• La Fondation de Coopération Nationale : apporte une assistance sociale aux populations vulnérables.
• L’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) : finance et accompagne des projets solidaires.
• L’Agence de Développement Agricole (ADA) : soutient l’agriculture solidaire et les projets économiques à visée sociale.
2. Les acteurs économiques :
• Les coopératives de production et de services.
• Les mutuelles (santé, assurances, épargne solidaire).
• Les associations de la société civile.
• Les institutions d’action sociale.
• Les entreprises à finalité sociale.
IV. Objectifs et finalités de l’ESS:
L’ESS joue un rôle stratégique dans la résolution de nombreux défis économiques et sociaux. Parmi ses principaux objectifs :
• Un levier de développement territorial et de justice sociale.
• Un moyen de créer des emplois et de réduire le chômage.
• Un outil d’inclusion économique et de lutte contre la pauvreté.
• Un acteur clé dans la réduction des inégalités régionales.
• Une réponse aux défis du secteur informel et du capital immatériel.
• Un moyen de préserver l’environnement et le patrimoine culturel.
• Un vecteur de coopération et de renforcement du tissu social.
V. Défis et perspectives:
Malgré ses nombreux atouts, l’ESS fait face à plusieurs défis :
• L’absence d’un cadre législatif unifié.
• Le manque de gouvernance et de coordination entre les différents acteurs.
• La difficulté d’accès aux financements et aux marchés publics.
• La complexité des démarches administratives.
• L’impact des fluctuations économiques mondiales.
VI. Recommandations et perspectives:
Pour assurer un essor durable de l’ESS au Maroc, plusieurs mesures doivent être adoptées :
• Accélérer l’adoption d’une loi-cadre claire et exhaustive sur l’ESS.
• Renforcer la gouvernance par la création d’un Conseil National de l’ESS et d’agences régionales dédiées.
• Simplifier les démarches administratives, notamment pour la création et la gestion des coopératives.
• Faciliter l’accès au financement, en développant des dispositifs de soutien spécifiques.
• Favoriser l’intégration de l’ESS dans les politiques publiques et les marchés publics.
• Promouvoir l’ESS dans le système éducatif et encourager la recherche académique sur le sujet.
En conclusion L’ESS représente un modèle économique alternatif et inclusif, capable de répondre aux défis du développement durable et de l’équité sociale. Toutefois, son succès dépend de la mise en place d’un cadre législatif clair, d’une gouvernance efficace et d’un soutien institutionnel et financier renforcé.
Maitre Nourdine Smouh