14/04/2013
Le texte du 5e discours de mon collegue TM Jean SAINT-VIL a ete tellement emouvant que je ne pouvais m'empecher de lui en demander la copie. Et, a mon avis, ce serait un crime de ne pas le partager avec vous, mes amis. Lisez-le pour votre delice!
Accusé d’accident
Il est de ces terreurs, de ces cas de figure, de ces mauvais quarts d’heure de l’odeur de la mort, que je ne souhaite pas revivre et que je vous souhaite pas, même pas une seconde.
De ces mauvais quarts d’heure qui vous tombent dessus comme une chape de plomb comme il en fut pour moi un jour qui commençait sur des chapeaux de roues à la dernière vitesse, où je roulais follement, ignorant tous les risques et les dangers de la route.
De ces mauvais quarts d’heure où l’on meurt par erreur, qui finissent souvent comme des queues de poisson et qui restent tout frais à jamais dans la tête, si par chance on réchappe.
Et ce fut bien mon cas, pas plus t**d que dimanche, le jour de mon anniversaire qui, à un cheveu près, serait le jour de ma mort.
Et j’en frémis encore, tout en me demandant si j’existe encore après que j’eus été victime de la plus grave accusation qui ait jamais portée contre ma pauvre personne.
Je ne cesse de me pincer et/ ou de me donner des coups jusqu’au seuil des douleurs en répétant très fort : « Je souffre, donc je suis ».
Je ne sais ce qui m’a pris comme un vertige soudain pour appuyer à fond une demi-heure non stop sur l’accélérateur d’une Suzuki toute neuve que je voulais tester comme un pilote de course, avide d’une première place au rallye d’Australie ou au Paris Dakar. Pourtant, je suis de nature très prudent au volant au point que l’on me taxe de vieux tonton trouillard qui ne dépasse jamais les 60 miles à l’heure.
Je roulais crescendo, d’abord à 150, puis à 180, puis j’ai perdu la tête jusqu’à 300 à l’heure comme si j’étais dans l’air, en pleine turbulence. Je ne pouvais m’empêcher de pousser l’avantage sur une route très étroite, devenue dans ma tête une piste d’envol, pour prendre le haut des cieux. Je ne voyais ni dos d’âne, ni virage, pris dans de grandes secousses comme un navire piégé dans une mer démontée au cœur d’une tempête.
Dans mon engin de mort, c’était bravo papa qui résonnait chaque fois de la part de mes enfants contents de ma vitesse et inconscients comme moi du pire qui pourrait suivre.
Je n’entendais rien au dehors, même pas les coups de sifflet de tous les policiers qui voulaient me stopper, ni les coups de klaxon de ceux qui me croisaient et qui de toute évidence avaient très peur pour moi. Et ce qui changea tout, ce fut un grand barrage, genre bouclier humain qui me fit m’arrêter : un barrage de la mort où je vis une horde de personnes déchaînées, tous armés de bâtons, de fouets et de gourdins, m’attendant au tournant.
- Voilà le criminel, c’est ce qu’ils disaient en chœur.
Je ne pouvais rien faire, car j’étais entouré de centaines de gens, désireux de me lyncher, sans que je sache pourquoi.
- Qu’est-ce que je vous ai fait, leur demandais-je seulement ?
- C’en est fini pour vous, répondirent-ils en boucle. Vous avez tué les nôtres, trois enfants du terroir avant de prendre la fuite. Et vous serez châtié pour le sang de nos frères. La chance qu’on vous accorde, c’est de ne pas tuer vos mômes à bord de votre voiture que nous jetterons comme vous dans le feu des enfers.
Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie saturée de mauvais souvenirs : un accident d’avion à l’âge de dix-sept ans, un kidnapping raté au temps de l’Opération Bagdad, deux braquages de voiture, un incendie d’appartement au 30e étage d’une tour dont tous les ascenseurs étaient hors service. Me voir à deux doigts d’être réduit en fumée devant mes trois enfants, c’était déjà la mort dans l’âme avant que la foule en liesse ne mît le point final au spectacle du malheur où j’étais le cobaye. Pour autant, j’avais tout mon sang-froid, et je n’osais rien dire en ce moment crucial où mon cœur déraillait, menaçant de s’arrêter avant ma mise à mort.
- Nous rendons coup sur coup, œil pour œil, dent pour dent, pestait le chef de guerre. C’est notre tradition qui s’applique aux bourreaux de la route. Ces flammes bleues vous attendent et ces pneus de notre colère vous brûleront jusqu’à la moelle des os. Nous humerons à cœur joie les odeurs qui monteront : l’odeur de ton urine, l’odeur de ta sudation et l’odeur de ton sperme. Faites vite votre testament et votre dernière prière à Dieu, aux saints, aux loas*de l’au-delà. Et dans un temps très court, c’en sera fini pour vous. Et bientôt, il ne restera que vos cendres et poussière dans ce carrefour de la mort.
Et vint une pluie battante qui n’épargna personne et changea les humeurs des meneurs de la foule dont certains des meneurs s’en allèrent.
C’est alors que je sentais soudain l’instinct de me défendre.
- Je n’ai tué personne, disais-je au chef de bande, une vrai tour de contrôle de deux mètres et poussière. Ne me tuez pas pour rien. Ce n’est pas ma voiture qui a fait l’accident. C’est une autre Suzuki, de la même couleur, aux mains des policiers, à 1 000 mètres de là. Je l’ai vue de mes yeux. C’était tout un cortège. Et le chauffeur fautif, c’est le chauffeur d’un ministre qui a fait demi-tour pour ne pas être pris.
Une voiture de police arriva aussitôt, prenant les choses en main et confirma mes dires. C’est ainsi, chers amis, que j’ai eu la vie sauve, grâce à une pluie battante et comme par miracle à l’arrivée impromptue d’un groupe de policiers. Sinon, je ne serais point là pour vous conter l’histoire de ce mauvais quart d’heure où tout était fin prêt pour que j’eusse disparu comme une fumée blanche.
*Les loas ou lwa en créole sont les divinités du Vaudou en Haïti.
Jean SAINT-VIL
le 6 avril 2013