26/07/2015
L'ALTERNANCE POLITIQUE DEMOCRATIQUE COMME VOIE APPROPRIEE DE LUTTE CONTRE LES VIOLATIONS DES DROITS DE L'HOMME.
(Intervention de Kisonga Mazakala à la journée de commémoration du 17ième anniversaire de l'assassinat de Seth Shendashonga)
Mesdames et Messieurs,
Je remercie les organisateurs pour m'avoir invité à prendre la parole devant l'Institut Seth Sendashonga à l'occasion du 17e anniversaire de l'assassinat de cet éminent patriote rwandais. J'anime moi-même l'Institut Ruwenzori à Charleroi, centré sur les mêmes problèmes des Grands lacs. Je me sens donc honoré par cette invitation.
Je n'ai connu Seth Sendashonga que de nom. J'étais, à l'époque, le journaliste de Kinshasa le plus focalisé sur les problèmes du Rwanda et du Burundi. J'avais souvent entendu parler de lui alors qu'il était fonctionnaire international à l'étranger. Bien avant cela, j'avais été journaliste au Burundi dans les années 60 et au début des années 70, témoin des prémices du génocide qui allait survenir en 1972. Si j'avais quitté ce pays en 1971, c'est parce que j'avais eu non pas le pré-sentiment mais acquis la conviction qu'un génocide allait s'y commettre.
Au Rwanda, j'avais eu l'occasion de rencontrer certains dirigeants de l'époque. J'avais effectué un reportage à chaud avec l'armée rwandaise, alors victorieuse, dans la région de Ruhengeri en 1991. Après la victoire du Fpr, beaucoup de Congolais comme moi fûmes surpris par la démarche de Seth Sendashonga et de certains autres hommes politiques hutu en décidant de collaborer avec le nouveau régime. La fin tragique de ce grand intellectuel dans les circonstances qu'on sait pose inévitablement la question de savoir si sa décision n'avait pas été une erreur. Il appartient à l'histoire de juger.
Je rends hommage à sa mémoire. Ce fut un patriote respecté et un intellectuel honnête qui avait cru en la bonne volonté de l'homme, en l'honnêteté des partenaires, d'après ce que j'ai entendu dire de lui. Je présente mes hommages à sa v***e.
Le thème que les organisateurs m'ont demandé de développer est certainement d'une brûlante actualité. Le pays le plus peuplé d'Afrique, devenu également la première économie du continent, le Nigéria, vient de connaître un changement démocratique du pouvoir, malgré le contexte de guerre qui y règne depuis quelques années. En effet, certains observateurs des affaires africaines avaient misé sur l'hypothèse que, sous prétexte des contingences de la guerre, le régime pourrait vouloir chercher à renvoyer les élections à une date ultérieure, voire à suspendre le processus électoral dans le but non-avoué mais habituel des dirigeants africains, de se maintenir au pouvoir.
Surprenant les sceptiques, le Président Jonhatan Goodluck a non seulement organisé des élections libres et transparentes, mais en a reconnu les résultats, quoi qu'ils lui aient été défavorables. En conséquence, M. Goodluck a passé les manettes au Général Buhari, le vainqueur des joutes électorales.
Cependant, dans la même région du Golfe de Guinée, le Président Faure Eyadema a refusé une alternance démocratique, en faisant d'abord modifier la constitution pour lui permettre d'accomplir un troisième mandat, et ensuite en organisant des élections considérées peu crédibles par beaucoup d'observateurs. En même temps, il faut dire que la manœuvre du Chef de l'Etat togolais a été facilitée par la cacophonie régnant au sein de l'opposition, qui ne sut présenter un candidat unique, ses leaders s'étant montrés incapables de placer l'intérêt général au dessus de leurs égos. Le Président togolais, fils et successeur de son père qui régna sur le Togo pendant une quarantaine d'années, assure donc la pérennité du pouvoir familial depuis 52 ans au mépris de l'esprit et des règles démocratiques.
Il y a quelques semaines, c'est le Burundi qui occupe la manchette des journaux du fait que le Président Nkurunziza a publiquement manifesté la volonté d'accomplir un troisième mandat de 5 ans, alors que les Accords d'Arusha, considérés comme fondateurs de l'ordre constitutionnel burundais, avaient formellement interdit qu'un Chef de l'Etat exerce plus de deux mandats. Le Président burundais et ses partisans profitent d'une certaine confusion de la Constitution pour garder le pouvoir. Ce pays frère, le premier sur le continent à avoir connu un génocide ethnique depuis la fin de la colonisation européenne et qui avait péniblement retrouvé la paix, est de nouveau plongé dans la tourmente.
En Ouganda, en RDC et au Rwanda, il est prévu l'organisation des élections présidentielles l'année prochaine, le mandat des Chefs d'Etat actuels arrivant à échéance. Le Président Museveni, au pouvoir depuis 29 ans, avait déjà fait modifier la constitution pour garder le pouvoir. Rien ne permet de penser qu'il soit prêt à passer le flambeau. Quant au Président Kabila, malgré des déclarations passées jurant de respecter la constitution, ses opposants le soupçonnent de refuser l'alternance. Il en va de même de M. Kagame dont le pouvoir, dans un régime de fer, est exercé par son ethnie minoritaire. Même parmi ses fervents soutiens européens, quasiment personne ne croit qu'il pourrait réellement organiser des élections libres, démocratiques et transparentes, condition sine qua non d'une alternance démocratique. Tout au plus, certains croient qu'il pourrait être tenté par un scénario à la Poutine en faisant semblant de s'effacer alors qu'il garderait le pouvoir réel, quitte à reprendre officiellement les manettes 5 ans plus t**d.
Ce tableau de notre région des Grands lacs ne présage pas, comme on le voit, du respect de la règle démocratique de l'alternance. Pourtant, dans le même espace, il y a des pays dans lesquels les dirigeants se succèdent au pouvoir par des élections crédibles. La Tanzanie et le Kenya n'ont jamais connu de régime militaire depuis leurs indépendances. Les Chefs d'Etat s'y remplacent par la voie des urnes, même si parfois le processus électoral a été entaché de violences comme au Kenya. Ainsi que je le rappelais tout à l'heure, le Nigeria, un Etat en guerre, vient de changer de Président de la façon la plus démocratique. Nonobstant le fait d'avoir déjà subi 5 coups d'Etat, l'esprit de la démocratie y a triomphé. Son voisin, le Bénin, fut également un habitué des pronunciamientos. Mais depuis une trentaine d'années, il est devenu également un exemple réussi de l'alternance démocratique.
Pour clôturer ce chapitre, on doit constater que l'alternance démocratique n'est possible que là où les acteurs politiques ne sont pas au service d'intérêts ethniques, maffieux ou autres et font preuve de bonne volonté. En effet, lorsque le but poursuivi par les dirigeants est celui de promouvoir l'intérêt général, le régime démocratique s'impose comme le meilleur moyen de concilier les divergences, d'instaurer une gouvernance apaisée et de susciter l'adhésion des populations aux politiques proposées. Or, généralement, c'est l'alternance au sommet de l'Etat qui atteste du sérieux d'un régime démocratique . Malheureusement pour nous Africains, beaucoup de dirigeants, pourtant formés dans de grandes écoles occidentales, professent la démocratie mais se conduisent en autocrates, sous le couvert des coutumes traditionnelles conférant tous les pouvoirs à un seul homme. Un régime qui se distingue par une telle concentration des pouvoirs dans les mains d'une seule personne est nécessairement antagonique à la démocratie tout comme d'ailleurs au concept marxiste de centralisme démocratique. Le caractère essentiel d'un régime démocratique consiste en un partage des pouvoirs entre les trois pôles que sont l'exécutif, le législatif et le judiciaire, auxquels on a de plus en plus tendance à ajouter un quatrième : la presse.
En réalité, certains régimes autocratiques abusent de l'adjectif démocratique, claironné en trompe-l’œil, alors même qu'ils musellent la liberté d'expression, recourent à la violation des droits de la personne humaine, à la torture, aux arrestations et détentions arbitraires et s'avèrent obéir à des intérêts économiques et financiers maffieux, partisans, ethniques ou familiaux ; pratiquent la corruption à une vaste échelle et la prédation des richesses nationales au profit de leurs membres. La majorité de la population est condamnée à la misère, à la paupérisation, alors que les dirigeants, leurs familles et leurs amis s'enrichissent de façon scandaleuse.
Si je crois, comme certainement la plupart d'intellectuels africains, aux vertus du régime démocratique c'est aussi à cause de sa capacité à favoriser la pluralité d'idées, les débats contradictoires, de sorte que la société s'efforce d'adopter des décisions si pas toujours consensuelles mais, au moins, censées traduire l'opinion de la majorité, sans pour autant écraser les minorités. Ainsi, la société se donne certainement les moyens de commettre moins d'erreurs, dans la mesure où les questions d'intérêt public sont discutées dans la presse, au sein des associations de la société civile, dans les partis politiques avant d'être décidées au parlement.
Pour autant, nous Africains sommes obligés, même à notre corps défendant, de nous intéresser à d'autres expériences non-démocratiques, tout simplement parce que l'honnêteté intellectuelle permet de constater qu'après le demi-siècle des indépendances, notre continent, globalement, peine à construire des régimes démocratiques crédibles. En effet, on remarque que si le consumérisme occidental a pu facilement s'installer dans nos habitudes, nos pays ne témoignent pas toujours, et c'est un euphémisme, beaucoup de considérations aux règles d'une gouvernance démocratique, laquelle est nécessairement marquée par le partage et l'équilibre du pouvoir, la limitation du mandat du Chef de l'Etat, le respect des libertés et autres droits constitutionnels des citoyens, la promotion réelle du bien être de la population. Bien souvent et malheureusement pour nous, le pays est géré comme une propriété privée.
Il en résulte, par conséquent, un antagonisme irréconciliable entre la conception que beaucoup d'Africains ont du pouvoir et la gestion des Etats modernes. Des brillants universitaires ayant fait leurs preuves en Occident se muent en potentats corrompus une fois ayant accédé au pouvoir dans leurs pays.
Je crois, pour ma part, que -concernant spécifiquement le continent noir- il sied d'épingler la persistance de notre culture traditionnelle élaborée à l'aune d'instruments de production rudimentaires qui maintiennent nos populations de base, les paysans, dans l'économie de subsistance. En effet, personne ne semble contester l'impact des instruments de production dans l'édification d'une culture. C'est la manière de produire la nourriture, de se loger, de se déplacer, d'échanger etc. qui finissent par instaurer des habitudes, et donc une culture qui non seulement influe sur les rapports sociaux mais forge la vision du monde d'une société. Nous avons encore en mémoire qu'il y a quelques années, à l'occasion de son accession à la magistrature suprême, le message qu'un Chef d'Etat africain a cru nécessaire d'envoyer au monde fut celui de vanter sa virilité en faisant savoir, à 70 ans, qu'il venait d'épouser une quatrième jeune femme.
La théorie de l'importance des instruments de productions a été expérimentée dans les années 80 en RD Congo dans la plaine de la Ruzizi par une Ong du nom de « Solidarité paysanne ». Le recours à la charrue et à la traction animale permit de multiplier par 30, voire 40, la production d'un cultivateur. Une telle production créé des conditions qui chamboulent complètement la vie du cultivateur. D'abord, il faut pouvoir stocker la production, la protéger contre les intempéries et les rongeurs. Ensuite, il faut pouvoir la vendre, ce qui pose le problème d'accès à la clientèle, souvent loin de chez soit. D'où la question du moyen de transport, de l'état des routes et ponts, de la sécurité etc.
Un cultivateur ayant rangé la houe au profit de la culture attelée passe d'un stade inférieur à un stade plus avancé sur tous les plans, y compris celui des idées, donc de sa vision du monde. Au stade industriel, où le producteur utilise des machines motorisées, c'est encore autre chose.
Or, il se fait que l'Afrique vit à la fois et en même temps, ces trois étapes de l'histoire. Il y a plusieurs années, une universitaire japonaise spécialisée dans les questions africaines m'avait posé une question qui m'avait beaucoup embarrassé : « Comment expliquer la propension à la corruption des dirigeants africains ? ». Après plusieurs jours de réflexion, je crus trouver la réponse dans les outils de production : n'ayant pas connu l'accumulation, donc la richesse, beaucoup de nos dirigeants attrapent le vertige lorsqu'ils doivent gérer des millions générés par l'Etat moderne, une création étrangère à notre culture.
Certes, les Africains ne sont pas les seuls, en dehors du monde occidental, qui peinent à réellement intégrer les valeurs démocratiques et à avoir des élites corrompues. En revanche, d'après les statistiques de différentes sources, seule l'Afrique noire, à l'heure actuelle, connaît un taux de pauvreté grandissant. Comme par hasard, c'est la région du monde à ignorer jusqu'à ce jour, en grande partie, la culture attelée et où les déplacements se font à pied et le transport des charges à dos d'homme.
C'est pourquoi certains pensent que notre attention devrait également se focaliser sur d'autres expériences, non démocratiques, mais ayant prouvé leur capacité à améliorer sensiblement les conditions de vie des populations et même à se poser en acteurs majeurs de l'économie mondiale. Il s'agit globalement de l'Asie et de la Chine en particulier. Hormis les résultats économiques de la Chine -qui se passent de commentaires- ce pays a développé depuis une trentaine d'années un système institutionnel qui fonctionne parfaitement. Un Président et un Premier Ministre sont désignés pour un mandat de 2 fois 5 ans et s'effacent sans problèmes après.
Je suis certainement mal informé sur l'actualité quotidienne des pays africains mais en considérant uniquement les informations auxquelles j'ai accès par internet et d'autres médias, j'ai l'impression que les dirigeants ne semblent pas particulièrement impressionnés par les résultats des pays asiatiques qui, il y a quelques dizaines d'années, présentaient les mêmes standards de sous-développement que nos pays mais qui, à ce jour, ont mis le pied à l'étrier de la mondialisation.
Cet état des choses ne peut s'expliquer que par la faiblesse de notre conscience historique, ce sentiment qui pousse les élites à se situer dans le temps et l'espace, à s'obliger de regarder ce qui se passe chez autrui afin de s'inspirer de leurs réussites, voire de les copier et d'éviter leurs erreurs.
A cette étape de l'histoire, le défi que doivent relever les Africains paraît être bien plus difficile que leur lutte passée contre le colonialisme. En effet, dans cette lutte, l'ennemi était tout désigné, visible, alors que maintenant, l'ennemi principal semble être notre propre culture.
Je vous remercie